lundi 9 juin 2008

En Observant la Scène Part IV (suite et fin)

En Observant la Scène Part IV

(suite et fin)



Ils sont timides malgré eux et se sentent perdus devant les regards hagards et interrogateurs de ces spectateurs nouvellement nés qui sans le vouloir sont bien obligés de préférer les spectacles de Rock; de raga ou de Rap à ces cacophonies qui portent les insignes « Etats Généraux » et autres…


On s’inquiète ;

On voudrait savoir quelles pensées les comédiens de la scène portent à ce vieux retraité…

Ce ne sont en tous les cas pas de pensées catholiques.

On est même presque sûr qu’ils sont tous fâchés et qu’ils viendraient lui demander :

Le nom de la pièce qu’ils jouent ce soir ;

Le nom de l’auteur,

La date de parution de la première édition,

Le thème central développé en ce jour,

Le nom du metteur en scène,

Le nom du scénariste,

Leurs noms et pseudonymes des comédiens,

La date de leur dernière représentation,

Et beaucoup d’autres questions encore…

Pauvre vieux retraité !

Mais aussi pauvres nouveaux comédiens !

On peut ainsi aisément les plaindre,


Tous ensemble, on sait que ce sont des comédiens et même, on a l’intime honneur d’avoir une juste idée de qui est sûrement leur metteur en scène,


Et la pièce on le sait aussi …

C’est une idée originale de Mme société, épouse du Temps et ex-épouse de l’Espace. Une idée au rythme de l’ère coloniale qui jamais ne nous quittera.


Une tache presque indélébile qui parfume nos projets…

Rien d’autre ne nous gênera une fois le spectacle terminé, Critiques-artistiques tels qu’on a l’audace de se prévaloir, on se penchera sur des « feuilles de chou » pour tracer quelques lignes qui mettent à nu notre sens critique.

L’un des observateurs, un cantonnier de la dernière heure du nom de Black, très agité sur des questions de moeurs près du lac, n’a pas très bien entendu ce qu’a dit ce vieux retraité qui ne cesse de tousser et de pousser sa poudre de tabac dans les profondeurs de ses narines.

Néanmoins, Black s’est mis à rire quand le vieux a voulu soutenir son regard qui quémandait l’information mal enregistrée. Il continuait donc à soutenir le regard plein de rides du vieillard tout en lui adressant un large sourire de bon quémandeur du Tiers-monde ;

Hélas, ça n’a pas été un concert de plus ici au P.C., du moins tel que l’espéraient ces cantonniers indolents, épris des moments de « Kongossa ».


Le jeune Black a fini par se tourner vers le confrère-observateur de gauche et lui a demandé à peu près ceci : « Au fait, qu’a dit au juste le vieux déjà aveugle-là ? »


Et puis il a ponctué la fin par un rire haineux.


Ce qu’il ne savait pas, pauvre Black, c’est que le vieil -aveugle avait cessé justement de scruter l’espace de la salle et n’admirait plus le jeu des comédiens ; par contre, il avait aiguisé son ouïe pour lui donner de grandes performances. Le vieux était ainsi toute ouïe à ce qui se disait autour de lui.


C’est ainsi qu’il entendit la question du pauvre Black.

Il se retourna brusquement et jeta un regard meurtri au jeune cantonnier.

Mais, il fut soudain secoué par une douleur violente dans la poitrine et s’écroula comme cet autre comédien dans une scène de Molière.


On éclata tous de rire dans la grande salle et passa à l’entracte…

Tous avaient le regard vers le siège du vieux retraité.

Le metteur en scène quitta les couloirs et vint vers lui, tâta son pouls, puis annonça la mauvaise nouvelle.

Le vieux retraité venait ainsi de s’éteindre, ici dans la salle du P.C…

Illustre invité,


Il n’avait pas voulu se rendre à l’évidence…

Avec raison peut-être, parce que la vie d’un comédien est très compliquée surtout quand la veille on a aussi été enlacé par la lueur des feux de la scène, sans le savoir bien sûr et qu’on pense avoir bien rempli son devoir de membre de la municipalité …


Tout comme ce vieux retraité, on ne se pose pas de question ; on sait « sagement » que si on a été invité à être présent là, en ce jour, c’est parce que « les vieux ont beaucoup d’expériences et ont toujours des choses à enseigner aux plus jeunes ».

Est-ce la motivation de notre beau metteur en scène ?


Oui, qu’il est beau, Ce metteur en scène !

En voilà un qui peut tout se permettre, du moment qu’il est guidé par l’ambition de voir son spectacle primé au grand « Festival Mondial des Arts Sociologiques et Politiques Expérimentés dans le Tiers Monde ».


De ce fait il peut bien avoir invité le vieux retraité pour permettre un peu plus d’adrénaline dans les veines de ses acteurs.

L’illustration de cette hypothèse se justifie par le fait que le vieux bien que croulant n’a pas pu se passer de toutes ses médailles qui pendent à son costume d’ancien, rappelant à qui l’aurait oublié, toutes les distinctions qui lui ont été attribuées après de « Nobles et loyaux services rendus au Canton et au Lac municipal… ».


Mais saurait-il jamais vraiment pourquoi il a été invité ?

Au cours de sa longue vie de « Pasteur des brebis du Canton » comme il aimerait à le dire, vous conviendrez aussi que lui non plus ne pouvait savoir qu’il était comédien et qu’il jouait un rôle ;


Mais seulement quand il a vieillit, il a constaté que presque tous ces rêves sont restés sur le banc des actions non réalisées.

C’est maintenant par la mort malheureusement, qu’il déchante.

On pensait bien qu’il finirait par avouer à la postérité, et de vive voix qu’il a vécu en marge de sa vie.


Mais non !

Ce serait ne pas connaître l’orgueil et l’égocentrisme qui caractérisent tous les comédiens, bons ou mauvais, dès lors qu’ils se retrouvent sur le pavé et qu’intervient du même coup la fin de leur carrière.

Généralement le comédien retraité se retrouve là, dans le même espace que ceux qui hier se bousculaient aux portes des salles pour pouvoir « observer le spectacle que donnait leur idole ! »,

Et c’est très poignant de ne plus voir ces mêmes gens se bousculer pour vous serrer la main au crépuscule de cette vie de vedette.

Les spectateurs d’hier observent leurs idoles d’hier et se posent des questions.


Alerte !


STOP !


Huit Novembre Mille Neuf Cent Cinquante Sept,


Il est presque onze heures…,


La grande place du marché à été envahie très tôt ce matin par des groupes de danse, des artisans, leurs butins et tous les autres villageois. On a vu passer des petites voitures de militaires européens qui transportaient à leur bord aujourd’hui des gens de couleur, des noirs, qui pourtant avaient le corps enveloppé dans les mêmes habits que les blancs… des costumes de colons.


A leur passage des « hourras » et des «houlou-loulou » se sont élevés dans les rangs de femmes pour saluer ces dignes fils qui revenaient au pays après un séjours dans de grands « Conservatoires de la comédie et du spectacle », non plutôt dans les grandes écoles européennes ou d’ailleurs ils avaient réussi avec beaucoup de mérite à obtenir tous les diplômes Universitaires dont n’ont jamais eu besoin les neuf dixièmes des jeunes colons pour faire de leurs pays ce qu’ils sont aujourd’hui ;


Vrai ou pas vrai ?

Seuls les leaders là-bas et aujourd’hui encore peuvent se permettre cela.

En ce jour du Huit Novembre Mille Neuf Cent Cinquante Sept…

Pour les populations du Canton et des abords du Lac Municipal, ces fils qui revenaient étaient dignes de respect et de beaucoup d’autres valeurs.

Car, « lorsqu’on a été chez l’autre, on ne peut y avoir appris que ce qui est bien pour la santé de son Canton ».


A bientôt.

Ça a été un plaisir de vous avoir là à observer la scène de ce spectacle que nous donnions ce soir dans cette salle, avec vous comme lecteurs, non spectateurs, ou mieux observateurs…

« Bye ! Bye ! »


Fin, /16 janvier 1996 Yaoundé Cameroun


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